Vous vous êtes intéressé en tant qu’économiste au phénomène de « prime au sportif » – qui met en exergue les qualités particulières aux athlètes tant à l’école que sur le marché du travail. Que révèle ce phénomène ?
La prime au sportif est un phénomène particulièrement étudié aux Etats-Unis par les spécialistes d’économie du sport. Leurs publications récentes nous apprennent que la pratique sportive est loin d’être un frein à la réussite scolaire mais qu’en plus elle se révèle être un atout d’insertion dans le monde du travail. On observe alors que, toutes choses égales par ailleurs (milieu social...), la pratique régulière d’un sport dans le secondaire a des effets positifs sur les étudiants masculins américains. En effet à l’université, ils atteindraient un niveau d’étude de 25 à 35% supérieur à celui atteint par les non-sportifs.
Sur le marché du travail, les effets positifs du sport se mesurent tant en termes de salaires à l’embauche que de types d’emplois. Les sportifs sont plus syndiqués. Ils ont des salaires à l’embauche supérieurs à 32% par rapport à leurs homologues non-sportifs. Ils sont plus enclins à être payés à la performance que les autres. Les anciens sportifs dirigent plus que les autres. La pratique d’un sport développant l’esprit d’équipe permettrait donc de développer des qualités de leader. En Allemagne, où le phénomène est également étudié, les observations sont globalement les mêmes.
Pour quelles raisons les sportifs réussissent-ils mieux dans le monde du travail que les non-sportifs ?
Il y a trois arguments complémentaires expliquant ce phénomène. D’abord, il y a le capital humain du sportif qui le rend meilleur dans l’étape de recrutement. Le capital humain, ce sont les aptitudes, les connaissances et les compétences que développe un individu. Elles ne sauraient se réduire uniquement aux aptitudes scolaires. On englobe donc dans ce capital les qualités que le sportif a su développer grâce à sa pratique : gestion du stress, persévérance, sens de la discipline, compétitivité, capacité à travailler sous pression et dans l’urgence…
Ces qualités peuvent constituer un effet de signal. Le recruteur en étant conscient, valorise un CV présentant une pratique sportive intensive.
Puis, plus marginalement, il y a l’argument du réseau : le recruteur se reconnait dans l’athlète qui pratique un sport comme lui. Ce sont les arguments valorisant le sportif sur le marché du travail. Mais cette image du sportif véhiculée aux Etats-Unis n’est pas forcément la même en France…
Pourtant, vous avez-vous-même constaté lors d’expériences sur des étudiants français que les sportifs développent des qualités particulières…
Oui, j’ai étudié le comportement d’étudiants sportifs au travers de jeux de coopération à l’occasion d’un programme de recherche en économie expérimentale. Les résultats révélaient que les garçons sportifs bénéficient d’un esprit de compétition plus développé que chez les non-sportifs. Ils sont plus durs dans les jeux de négociation et ont plus tendance à relever des défis que les autres. Les sportifs préfèrent se mesurer à l’autre plutôt que de compter sur leurs performances individuelles.
Alors pour quelle raison la pratique sportive est considérée en France comme un « handicap » ?
Culturellement, on considère en France que le sport nuit à la progression « académique », contrairement à ce qu’il en est aux Etats-Unis. Le sport est considéré comme une culture annexe. Donc, le sport universitaire végète. Les infrastructures sportives sur les campus sont vétustes ou inexistantes dans la plupart des cas. Cela n’encourage pas vraiment la pratique ! Il faut être très motivé pour pratiquer son sport quand on est étudiant.
Tous les sportifs de bon niveau ne vont pas percer et gagner leur vie grâce au sport. Pour nombre d’entre eux, le fait d’avoir pratiqué avec régularité un sport constituera d’ailleurs plus un handicap dans la vie professionnelle qu’un avantage, car en France on ne met pas le sportif en avant. La règle en France, c’est : « arrête de faire du sport durant tes études ». Voilà la réalité.
Dans ces conditions, la pratique sportive de bon ou de haut niveau et les études sont-elles compatibles selon vous ?
En France, quand on parle de concilier sport et études, il convient tout d’abord de distinguer deux types de disciplines sportives : les sports collectifs comme le football, le basket ou encore le handball, et les sports individuels.
Pour les sports collectifs, le système prévoit l’intégration de clubs qui disposent de leurs propres centres de formation. Ces derniers concluent des partenariats avec des lycées ou des écoles privées généralement de seconde catégorie…
En cela la France se distingue véritablement des Etats-Unis. En effet, dans les campus américains, les athlètes doués sont recrutés par les plus grandes universités. Certes les critères d’entrée sont plus sportifs qu’académiques, mais au moins ces sportifs suivent un cursus universitaire. Ce qui n’est pas le cas en France… Quand un footballeur intègre un centre de formation : on peut être certain qu’on ne le verra jamais sur les bancs d’une université.
Pour les sports individuels, la problématique est différente. Il existe des Creps et un système d’aménagement d’horaires dans les établissements scolaires si l’athlète a obtenu un statut d’athlète de haut niveau. Mais la capacité de l’athlète à réussir à concilier sport et études dépend aussi du cursus universitaire qu’il va choisir.
Jusqu’au bac en général, un sportif peut s’en sortir en menant de front sa scolarité et ses études. C’est après que cela se corse. Je crois qu’on peut affirmer qu’il est impossible, même pour quelqu’un d’exceptionnellement intelligent de concilier sport et études dans des filières aussi exigeantes qu’une prépa ou médecine. Je suis professeur à Sciences-po : des sportifs de bon ou de haut niveau, nous en croisons très rarement. Ils se perdent chez nous à dose homéopathique ! Et d’ailleurs, ceux qui étudient à Sciences-po ne bénéficient pas toujours du statut « sportif de haut niveau ».
En France, les dispositifs ne semblent donc pas favoriser la poursuite du sport après le lycée.
En dehors des sportifs de « très » haut niveau, intégrés en équipe de France et bénéficiant d’un statut particulier, la plupart du temps, le choix entre sport et étude se fait dès le lycée. Le dispositif actuel dissuade un paquet de sportifs de poursuivre leur pratique durant le supérieur. Culturellement, ils se font à cette idée que les deux activités ne peuvent être menées de front. Et rien ne les encourage à persévérer.
Propos recueillis par Héloïse Léon